
Introduction
Avant d’accoucher, je ne m’étais jamais intéressée à la question du cododo, co-sleeping et consort. Je ne savais même pas que cela existait. De ce fait, je n’avais jamais envisagé la chose. Pourtant, j’ai moi-même fait expérience du co-sleeping à ma naissance, par la force des chose: nous étions un foyer de cinq personnes dans un appartement deux pièces…
N’ayant pas cette problématique de place et une pièce dédiée au futur bébé, j’avais préparé le joli petit berceau familial en bois (acheté pour mon père au temps jadis et transmis de générations en générations). J’avais même acheté un ravissant mobile musical. Jusqu’ici tout va bien…
L’épreuve de la réalité
Première nuit à la maternité, comme j’avais choisi d’allaiter, j’avais reçu la consigne de mettre le bébé au sein régulièrement. Instinctivement, j’ai voulu garder ma fille près de moi en peau à peau dans le lit. N’étant pas très sûr de moi j’ai fait des recherches sur mon téléphone, et le verdict était clair : c’était MAL😈. Pour ne pas risquer de m’attirer les foudres du personnel médical, je ne disait rien et recouchait ma fille avant le premier passage du matin.
De retour à la maison, bébé nous a fait la grâce de dormir deux nuits d’affilée dans son cosy. Là aussi, je me documente et que vois-je : c’est MAL😈. Le risque étant de lui provoquer des déformations aux jambes. Ni une, ni deux, je cesse la pratique. Sauf que dans son joli petit berceau, bébé ne dort pas, ni sur le dos, ni sur le ventre, ni sur le coté, rien à faire 😬.
Je me suis à nouveau documenté, suivi les recommandations de l’OMS et j’ai pris ma fille avec moi. J’ai remarqué que mon sommeil était très particulier : une forme de demi-veille. J’ai surement eu beaucoup de chance, mais le fait est que je n’ai jamais aucun incident à déplorer. Attention ceci est une expérience personnelle, en aucun cas je n’incite à faire pareil!
Par rapport au sommeil de ma fille, plusieurs difficultés se sont posés à moi, que je n’avais pas anticipée :
- le fait que mon bébé soit une toute petite dormeuse,
- mon propre manque de sommeil,
- la charge mentale d’être nouvellement maman,
- l’accordage de nos deux cultures avec le papa.
Je l’assume et le revendique le cododo est et a été avant tout un mode de survie. Tout simplement, parce que le manque de sommeil a failli me coûter ma santé mentale et mon couple. Lorsque j’en discute dans ma vie de tous les jours, je me rends compte que c’est une pratique largement répandue mais pratiquée « clandestinement ».
Comme je suis d’une nature curieuse et que j’ai besoin de comprendre les choses et d’y donner du sens, je me suis interrogée sur la nature des résistances que l’on peut entendre autour du cododo.
En accédant à la parentalité, j’ai découvert que beaucoup de monde a un avis sur les questions éducatives et parfois, pour ne pas dire souvent, une attitude paternaliste pour le moins agaçante ! Les jeunes mères ont certes besoin de soutien mais elles sont tout à fait capable de se tourner vers des personnes ressource lorsqu’elles en ont besoin (= si on ne vous demande pas votre avis, ne le donnez pas) et n’ont certainement pas besoin de jugements infantilisants (ce qui est un comble lorsque l’on devient parent!). Cette volonté de contrôle du corps des femmes m’a sauté au visage.
L’un des avantages de notre époque, c’est d’avoir accès à une mine d’informations sur le web. Encore faut-il savoir y faire le trie…
Quelle ne fut pas ma surprise en tapant cododo sur mon moteur de recherches, que les premiers résultats qui apparaissent (3 pages entières tout de même) recensent principalement des offres commerciales. Elle est pas belle la société de consommation dans laquelle on vit ? Quand au contenu, en tant que professionnelle de santé mentale, je suis pour le moins atterrée sur ce que j’ai pu lire et je m’interroge sur comment celui-ci est accueilli par un public mal informé.
Il y aurait également beaucoup à dire sur toutes les techniques vendues aux parents à prix d’or par des pseudo-thérapeutes qui non content de promouvoir des techniques non validées par la science, peuvent aller jusqu’à mettre en danger les enfants (colliers, tour de lit etc).
Je caricature mais en gros le cododo c’est MAL 😈, mais acceptable si et seulement si on achète le matelas, le matériel, le spray qui fait dormir, le doudou qui fait des bruits blancs/gris/jaunes etc. On se croirait tout droit revenu au Moyen-Age, où l’on achetait des indulgences pour se faire pardonner ses péchers.
Il y a peu de ressources scientifiques sur le sujet, encore moins en français. Pour ma part, je me suis intéressée à l’évolution des pratiques dans le temps et sur les pratiques à travers le monde.
Rapide historique 🕰️
Le sujet du sommeil est passionnant et mériterait un article à part entière. Je vais synthétiser ce que j’ai pu lire.
Pour commencer, d’un point de vu des sciences du vivant, l’être humain est un mammifère, plus précisément un primate, de l’espèce des homos sapiens. Nous avons une vision binoculaire (deux yeux), diurne (nous voyons beaucoup mieux le jour que la nuit). Du coté de l’instinct, l’obscurité engendre une sensation de vulnérabilité.
A noter, le bébé vient au monde complètement immature d’un point de vu physiologique ET psychologique. C’est d’ailleurs une particularité du petit humain. Il ne pourrait pas survivre seul dans la nature. En comparaison, un poulain va marcher quelques heures après sa naissance. Ressentir le besoin de protéger son enfant est instinctif. Je l’ai vécu comme quelque chose qui prend aux trips et qui est difficile à décrire.
Pré-histoire
L’australopithèque (environ 4,2 et 2 millions d’années avant J.-C.) vaquait à ses occupations le jour et se mettait à l’abris la nuit pour se protéger des prédateurs. L’instauration du rythme circadien est un héritage de ce vieux bougre.
Avec la maîtrise du feu, l’homo-erectus ( environ 2 millions d’années avant J.-C.) va quand à lui développer ses liens sociaux et des activités nocturnes.
L’homo-sapiens (environ 300 000 ans avant J.-C.) va commencer à investir la nuit sur un mode religieux.
Antiquité
Dans l’antiquité, le jour et la nuit vont venir s’opposer en termes de bien et de mal. Ce qui va perdurer dans le Moyen-Age occidental et religieux où prédomine un sentiment de peur et d’insécurité. J’ai découvert au cours de mes recherches, que la pratique du sommeil diffère énormément de notre époque. En ces temps, le sommeil était dit biphasique, c’est-à-dire en deux temps. Un premier temps de repos jusqu’à minuit, un temps d’éveil où les gens se livraient à différentes activités en fonction de leur classe, de leur fonction (taches domestiques, intimité, prière, analyse des rêves) et un second temps de repos.
L’Église commence à prôner l’éloignement des enfants à cause de la mortalité infantile. « Quant à vous, reproduisez-vous et devenez nombreux, pullulez et multipliez-vous sur la terre.» Genèse 9:7-11
Renaissance
A la renaissance, apparaissent des nuits festives pour la noblesse. La chambre va se dissocier de la pièce à vivre pour les plus aisés. La peur des démons laisse place à la peur de l’insécurité et de la délinquance.
Epoque moderne
Au 19ème siècle, l’avènement de électricité et l’industrialisation ont favorisé une vie nocturne, différemment investie selon le milieu social. Le sommeil segmenté a disparu à mesure que s’est amélioré l’éclairage. L’éclairage artificiel a eu des répercussions physiologiques sur l’être humain, en particulier une variation du taux de mélatonine (hormone du sommeil) et de la température corporelle (hausse). L’heure du coucher a reculé, faisant disparaître le premier temps de sommeil.
La doctrine industrielle prône les valeurs d’efficacité, de productivité, de rentabilité. Les lèves-tôt qui se plient aux cadences sont valorisés. Le besoin de sommeil est alors associé à la paresse. Ce qui est d’ailleurs toujours valorisé socialement de nos jours : il faut vivre à 100 à l’heure, tout gérer de front. Et les gars on a pas juste le droit d’être flemmard ? D’un point de vu médical, l’appellation des troubles du sommeil apparaît. L’insomnie existait mais n’était pas considéré comme problématique. Le réveil nocturne est considéré comme pathologique et doit être traité par des médicaments ou des conseils hygiénistes. Dormir d’une traite devient la norme dans l’imaginaire commun.
A notre époque, pour la majorité, la journée correspond au travail et à la production. La nuit permet de se libérer des contraintes journalières et agit comme une soupape de décompression.
Aspect culturel du sommeil des bébés 👶🏼
Les techniques d’endormissement des bébés sont très variables selon les cultures. Elles contribuent à la constitution du lien entre le parent son enfant et posent des bases relationnelles.
Ces techniques relèvent de la pratique individuelle ET du groupe. Nous sommes porteurs sans le savoir de représentations culturelles, que nous nous approprions. Elles se transmettent de génération en génération. En occident, l’apprentissage se fait sur un registre technique et ponctuel (conseils des professionnels, de la famille). La transmission de ces pratiques a une fonction symbolique qui permet de s’inscrire dans une lignée, de faire lien entre les générations.
Hélène Stork (Docteure en médecine et lettres et sciences humaines, orientation psychanalytique) a mis en évidence deux styles d’interaction dans ces techniques d’endormissement.
Selon elle, ce qui est majoritairement pratiqué en Occident est une interaction dite distale, qui favorise la voix et le regard. Le bébé est mis à distance et nous avons recourt à des objets matériels comme le berceau, la boite à musique, le doudou. L’environnement calme est recherché. L’objet transitionnel décrit par Winnicott permet de gérer la séparation mais est avant tout un besoin culturel et non pas psychique. NB : ce n’est pas obligatoire d’avoir un doudou 🧸. Ma fille n’en n’a jamais eu besoin jusqu’à maintenant.
Le deuxième style interaction est celle dite proximale, qui se pratique majoritairement dans les sociétés non occidentales et qui favorise le contact, le peau-à-peau. L’espace et le temps sont partagés par l’ensemble de la cellule familiale. Les sociétés pratiquant le co-sleeping n’ont pas besoin de doudou.
Ce qui est a priori universellement partagé de part le monde, c’est cette association entre le sommeil et la séparation et la mort.
Ce qui est important, ce n’est pas tant les rituels d’endormissement de son enfant, que le sens qui y est mis. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de faire. L’essentiel est d’être au clair avec son choix et de l’assumer. C’est ok de dormir dans la même pièce que son enfant (et des fois pour des raisons pratico-pratique, il n’y a pas le choix!). C’est ok de le laisser dormir dans son berceau, dans une pièce dédiée. Il n’y a aucune assurance tout risque concernant de futures troubles du sommeil. Et scoop : les parents font de leur mieux et personne ne recevra une médaille à la fin.
De mon point de vu, la diabolisation du cododo est plurifactoriel. Il me paraît indispensable de déconstruire ses propres représentations et d’être au clair avec. Il n’y a pas de vérité absolue, chacun doit la construire.
Notre société capitaliste valorise le culte de l’argent, de la performance, de l’autonomie. En soit, ce n’est ni bien, ni mal, c’est factuel. Cependant, ce n’est pas le seul modèle qui existe, ni le seul modèle possible.
Lorsque j’entends qu’un bébé de trois mois doit apprendre l’indépendance et l’autonomie, j’ai envie de dire pourquoi ne pas lui monter comment rouler une clope non plus ? Ces injonctions sont aussi lamentables que destructrices. On ne pourrait pas juste laisser les bébés tranquilles? Il y a une pression autour de ce nouveau-né par rapport au sommeil qui me semble assez malsaine.
Conclusion
Laissons le temps aux bébés d’être des bébés, même si ce n’est pas si simple dans le monde dans lequelle on vit. Si à titre individuel, je sais que je ne changerai pas la société, j’essaye de lutter contre la marchandisation de mon intimité et de mes émotions.
Référence:
- « Dormir ici et ailleurs: Approche transculturelle du sommeil du nourrisson et de ses troubles ». Spirale, 2005/2 n°34, p151 à 164
- « L’histoire de l’homme à travers la nuit » Jean-Noël Berguit in VST – Vie sociale et traitements 2004/2 (n° 82)
- La grande transformation du sommeil, Roger Ekirch, Amsterdam, 2021
- compte mmedejantee Béatrice Kammerer autrice en sciences de l’éducation
- compte unamouraunaturel puéricultrice
- compte Héloïse Junier, psychologue
- compte lacuriositebienveillante psychologue : périnatalité et accompagnement parental 🏳️🌈



Laisser un commentaire