Pensée positive, loi de l’attraction, coaching miracle, routines censées transformer une vie… Le développement personnel promet souvent confiance, réussite et épanouissement.
Pourtant, derrière certains discours bien-être, on retrouve parfois culpabilisation, simplification excessive ou mécanismes d’influence plus problématiques.
Alors, où se situe la frontière entre aide réelle et dérives du développement personnel ?

Pourquoi le développement personnel séduit autant
Le titre est volontairement un peu provocateur, taquine que je suis, mais la suite sera plus nuancée.
Après cinq années d’études et un diplôme d’état en psychologie, j’ai moi-même été séduite, au départ, par le côté coloré et accessible du développement personnel.
Un jour, j’ai découvert Julia de Funès en interview, à propos de son livre Développement (im)personnel. Ses propos ont piqué ma curiosité, et je me suis procuré son ouvrage.
Au premier abord, je la trouvais assez sévère. Mais force est de constater qu’elle m’a convaincue des dérives, voire des arnaques du développement personnel.
Julia de Funès analyse les raisons du succès du développement personnel en s’intéressant à ses rouages théoriques (c’est vite fait!) et à ses techniques.
Dans la troisième et dernière partie, que j’ai particulièrement appréciée, elle propose une déconstruction en s’appuyant sur des concepts philosophiques.
Sommaire:

Les mécanismes du développement personnel
Un contexte favorable : perte de repères et recentrage sur l’individu
L’autrice part d’une perspective historique. Dans l’Antiquité occidentale, une vie réussie consistait à trouver sa juste place dans l’ordre cosmique.
Puis, la pensée religieuse a fait figure d’autorité.
Les valeurs humanistes ont pris le relais, mais leur déclin a provoqué un profond désenchantement.
Pour l’individu moderne occidental (et j’insiste sur cet aspect, car c’est très différent ailleurs dans le monde), le centre de gravité et de référence devient lui-même… Un beau petit nombril sur pattes (ça c’est moi qui le dit).
Elle le compare à un Narcisse des temps modernes : le lac a été remplacé par les écrans des réseaux sociaux, qui lui renvoient une image idéalisée.

L’intériorisation des contraintes engendre de la culpabilité.
Elle fait le lien avec l’émergence de pathologies modernes comme le burn-out, la dépression ou les addictions.
Les coachs, qu’elle qualifie de « nouveaux Tartuffe », prolifèrent dans ce marasme.
Elle en dresse un portrait peu flatteur, qui n’engage qu’elle, mais qui a eu le mérite de me faire rire.
« Le coaching est à la psychanalyse ce que l’homéopathie est à la médecine. »
Ça tire à balles réelles chez les De Funès ! Même s’il y aurait beaucoup à dire sur la psychanalyse également, mais c’est un autre sujet…
Elle montre que ce mouvement récent est fortement hétéroclite.
Elle place les coachs dans la lignée des sophistes grecs (* en gros des beaux parleurs) ou de la figure peu flatteuse des médecins (*des charlatans) décrits dans les pièces de Molière.
Le poids de l’industrie du développement personnel
Et si on parlait du nerf de la guerre : le pognon 🤑
D’après la CNIL, en 2017, le marché des livres de développement personnel représentait déjà 53 millions d’euros.
Sans compter les certifications en coaching, les formations et autres accompagnements.

Une promesse centrale : devenir maître de sa vie
Pourquoi ces livres marchent-ils ?
Parce qu’ils répondent à une demande bien réelle et légitime : celle de l’accomplissement personnel, devenu l’alpha et l’oméga d’une vie réussie.
Ils répondent aussi à un certain impératif d’égocentrisme.
Ils s’appuient sur des fantasmes très partagés, en jouant sur l’attrait de la rapidité.
La volonté y est présentée comme un pouvoir absolu :
« Quand on veut, on peut ma bonne dame!»
Des mécanismes de séduction bien rodés
D’après son analyse, les coachs sont des séducteurs qui génèrent un climat anxiogène en s’appuyant sur la peur, levier très puissant dans la manipulation.
Personne n’a envie d’être “un raté”.
Le mal-être y est banalisé. Le coach s’exprime avec connivence, sur un ton faussement empathique.
Le lecteur/client est ensuite valorisé, ce qui ouvre la porte à la manipulation.
On lui promet de transformer son rêve en réalité, en faisant abstraction des contraintes internes ou externes.
Les attentes sont alors instrumentalisées.
On part alors sur le principe de plaisir plutôt que sur celui de réalité.
Ils usent du champ lexical du rêve et de l’imagination. Forcément, un réel contraignant et décevant est nettement moins vendeur.
D’ailleurs, la manipulation des mots et leur emploi à mauvais escient constituent une véritable marque de fabrique.
Elle prend l’exemple de la confiance en soi et de la volonté, dont le sens est souvent dévoyé. Oui n’en déplaise mais les mots ont un sens et portent en eux une forme de pouvoir.
Si tu veux voir ces mécanismes à l’œuvre de manière très concrète, j’ai décortiqué le film Gourou dans cet article →
L’illusion de contrôle
Ces ouvrages proposent des recettes simplistes, qui donnent une illusion de contrôle.
Ils véhiculent une vision réductionniste et mécanique de l’individu.
Les dimensions biologiques, physiologiques, historiques ou sociales sont rarement abordées. Les questions politiques, elles, sont évacuées.
Ils reposent aussi sur des injonctions paradoxales : des objectifs à la fois contradictoires et difficilement atteignables.
Pour Julia de Funès, les guides de développement personnel sont, au mieux, une perte de temps (et d’argent), au pire une impasse.
Pour ma part, j’irais un peu plus loin : ils peuvent être réellement nuisibles pour des personnes en attente de résultats, en les fragilisant encore davantage.
Une frontière floue avec les dérives sectaires
Elle dénonce aussi des emprunts au mysticisme, une technique très pratique pour sacraliser la parole de l’auteur.
Les idées ne peuvent alors plus être confrontées ou contredites : la croyance remplace la connaissance.
Le lecteur est invité à croire plutôt qu’à penser.
Arrêtez-moi si je me trompe, mais n’est-ce pas là une caractéristique propre aux gourous ?
Je trouve cette pratique particulièrement dangereuse.
D’autant plus qu’elle emprunte à d’autres cultures des concepts qu’elle vide de leur substance (é que s’apelerio appropriation culturelle) et ouvre à des dérives sectaires.
Tout à coup, le développement personnel devient nettement moins “fun” 🤨
Depuis le Covid, les “praticiens” (parce que c’est le nouveau terme à la mode pour les non-diplômés) pullulent sur les réseaux sociaux et dans les cabinets.
Pour aider à faire le tri, la Miviludes (Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires), dans son rapport d’activité 2021, indique quelques questions à se poser.

Le ministère de la santé a également développé un outil pour aider à repérer les situations à risques.

Les idéologies qui alimentent le développement personnel
La troisième partie, que j’ai particulièrement appréciée, explore les idéologies sur lesquelles repose le développement personnel.
La rationalisation : une illusion de contrôle

La rationalisation consiste à rendre conforme à la raison.
Mais, que l’on se situe dans une tradition rationaliste ou empiriste, raison et sentiments restent en tension permanente.
Il est illusoire de vouloir faire abstraction de l’un ou de l’autre.
Elle cite Nietzsche : « sous chaque pensée gît un affect » (Fragments posthumes).
L’introspection selon le développement personnel : mythe ou réalité ?
Elle reprend des concepts philosophiques selon lesquels le moi est une fiction.
L’identité est toujours en mouvement : une succession d’états mentaux.
C’est l’imagination qui permet de relier les différentes perceptions et de donner une forme de cohérence à soi-même.
Elle cite David Hume, qui compare la personnalité à une nation :
« L’unicité de la personnalité peut être assimilée à celle d’une république ou d’un commonwealth dont les membres ne cessent de changer tandis que les liens d’association demeurent » (Traité de la nature humaine).
Comme on l’a vu, dans l’Antiquité, la démarche consistait plutôt à trouver sa place dans le monde.
Socrate invitait déjà à un questionnement singulier, en se détournant des solutions préfabriquées.

La toute-puissance de la volonté : un mensonge du coaching
La volonté est présentée comme un pouvoir absolu.
Pourtant, avoir conscience des choses ne suffit pas : sinon, tous les fumeurs arrêteraient de fumer…
En revanche, prendre conscience de son problème constitue un bon préalable à une psychothérapie.
Julia de Funès prend l’exemple des souvenirs involontaires, décrits par Proust dans sa célèbre anecdote de la madeleine.
La conscience de soi nécessite du temps, et un certain recul.
L’idéal serait, selon elle, d’avoir une vie active complétée par une attitude contemplative, ce qui reste difficile dans nos sociétés.

L’alignement avec soi-même : vœu pieu ou vraie démarche ?
La coïncidence avec soi-même relève du vœu pieux, car elle méconnaît la dualité permanente de la nature humaine.
Le développement personnel cherche à faire correspondre à un individu un rôle, une image.
Cela a pour effet de le figer dans une posture.
Pour Paul Ricoeur (le mentor de Macron…), nous sommes des êtres de promesse et c’est ce qui nous inscrit dans l’existence.
Nous existons par notre ouverture aux autres.
Être soi et se maintenir suppose une projection dans l’avenir, que nous construisons à travers autrui.
L’intellectualisation : quand le coaching ignore le contexte social
Nous ne sommes pas de purs êtres de raison, obéissant à des comportements parfaitement rationnels.
Le développement personnel tend à négliger le contexte socio-économique, politique et culturel dans lequel un individu évolue.
Or, de nombreux paramètres échappent à notre contrôle.
L’approche pseudo-scientifique du coaching
Pour Julia de Funès, le coach se cache souvent derrière une approche pseudo-scientifique.
Le développement personnel emprunte volontiers au vocabulaire de la psychologie, des neurosciences ou de certaines pratiques dites “alternatives”, pour donner une apparence de légitimité.
Mais, dans ces discours, elles sont souvent simplifiées, sorties de leur contexte, voire présentées comme des solutions universelles.
Le glissement est là : un discours qui se donne des airs scientifiques, sans en respecter les exigences.
Le risque, c’est de brouiller les repères, en mettant sur le même plan des pratiques encadrées et des promesses sans fondement.


Rapidité et résultats : le grand mensonge du développement personnel
La vitesse et la facilité sont largement valorisées dans le coaching.
Pourtant, le temps est quantifiable, alors qu’un être se construit dans la durée.
Cela me fait penser à un proverbe africain que me rapportait un jour mon conjoint :
« En Europe, vous avez la montre, nous avons le temps » 😂
Cette idée m’a aussi marquée lors d’une formation avec une musicothérapeute.
Nous avions expérimenté la différence entre le temps chronos et le temps kairos, en déambulant les yeux bandés dans le hall d’un hôpital, guidés uniquement par notre audition.
Le temps vécu et le temps mesuré n’avaient alors plus rien à voir.
On peut retourner le problème dans tous les sens : c’est l’effort et la discipline qui donnent de la consistance à nos projets.
« Qui veut être éclair doit rester longtemps nuage » Nietzsche –Fragments posthumes
Comme dans une grossesse, certaines étapes sont incompressibles…
Il faut accepter une part de frustration dans nos existences.


Ce que j’en retiens
Elle conclut en affirmant que le développement personnel peut être une invitation à la soumission.
Il repose sur un double discours, à la fois mensonger et profondément méprisant, voire infantilisant, envers le lecteur/client.
Elle invite, quant à elle, à une démarche philosophique.
Pour ma part, j’ai trouvé cet essai intéressant.
J’aurais apprécié une ouverture vers la sociologie et la psychologie, qui auraient pu éclairer encore davantage ses propos.
Depuis cette lecture, les ficelles du développement personnel me sautent aux yeux sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs assez amusant à déconstruire.
Le développement personnel est aussi, à mes yeux, un pur produit de nos sociétés capitalistes.
Il répond à une demande, s’inscrit dans une logique de marché, et propose des solutions individuelles à des problématiques souvent plus larges et complexes.
Il faut donc faire avec.
Y prendre ce qui peut nous convenir, sans forcément tout rejeter en bloc.
Mais surtout: entretenir son esprit critique!
Prenez garde aux coachs, thérapeutes ou praticiens qui promettent monts et merveilles.
Vous n’oublierez pas votre ex en cinq leçons.
Vous ne deviendrez pas riche en 21 jours.
Vous n’alignerez pas vos chakras en 8 semaines.
Vous ne transformerez pas votre vie en rêve éveillé en trois conseils.
Le problème, ce n’est pas forcement le développement personnel en lui-même. Mais surtout certains discours qui simplifient à l’extrême des réalités humaines complexes.
Prendre du recul. Questionner. Nuancer.
C’est peut-être déjà une première manière de se protéger.

Petit exercice :
- Sauras-tu retrouver 5 clichés propres au développement personnel sur cette image? 😉
- Toi aussi invente 3 titres de guides en développement personnel.
Mon questionnement sur le développement personnel m’a aussi conduite à interroger un autre univers que j’ai moi-même exploré : celui du New Age.
J’y ai cherché des réponses avant de commencer, peu à peu, à regarder certaines croyances avec davantage d’esprit critique.
→ Dans la même veine:
Pour aller plus loin
- Développement (im)personnel, de Julia de Funès, édition de l’observatoire, 2019
- Neuromania – Le vrai du faux sur votre cerveau, de Albert Moukheiber, Allary Editions, 2026
- Contre le développement personnel, de Thierry Jobard, éditions Rue de l’échiquier, 2021
- Emission Secrets d’info sur France Inter, Les dérives du coaching, de Jacques Monin et Marjolaine Koch, du 17 novembre 2018
- Podcast Méta de choc : Comment repérer un coaching dangereux
- Episode de la tronche en biais : Ésotérisme, les gourous du new-age
- Rapport Miviludes 2021 (ministère de l’Intérieur, novembre 2022) p.100 à 110
- Engrainage Le New Age, fausse route vers une société désirable




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